Débat Société & Destinées - Afrique : la jeunesse peut-elle encore croire en la démocratie ?
Focus Kenya, Ouganda, RDC – Défis, espoirs, ruptures et nouveaux modèles
Introduction : Génération désillusion ou génération changement ?
En 2025, l’Afrique est le continent le plus jeune du monde : plus de 60 % de sa population a moins de 25 ans. Cette jeunesse, souvent qualifiée de « bombe démographique », est aussi la première concernée par les promesses et les trahisons de la démocratie africaine. Alors que les procès militaires contre les civils refont surface en Ouganda, que la société civile kenyane est en deuil après la mort du blogueur Ojwang, et que la RDC célèbre la béatification de Floribet, symbole de résistance morale, une question s’impose : la jeunesse africaine peut-elle encore croire en la démocratie ? Ou assiste-t-on à une rupture générationnelle, entre désillusion, colère et invention de nouveaux modèles ?
Ce dossier plonge au cœur de trois pays emblématiques – Kenya, Ouganda, RDC – pour comprendre les ressorts de la crise démocratique, les attentes de la jeunesse, les blocages institutionnels… mais aussi les germes d’une renaissance politique portée par une nouvelle génération.
- Le grand désenchantement démocratique
Des transitions trahies, des promesses non tenues
Depuis les années 1990, l’Afrique a connu une vague de transitions démocratiques : multipartisme, élections, alternances. Mais trente ans plus tard, le bilan est contrasté. Les coups d’État militaires (Mali, Burkina Faso, Niger), les présidents à vie (Cameroun, Guinée équatoriale, Ouganda), la manipulation des constitutions et la répression des opposants ont miné la confiance des jeunes dans les institutions.
Au Kenya, l’alternance politique n’a pas mis fin à la corruption ni aux violences électorales. En Ouganda, Yoweri Museveni est au pouvoir depuis 1986. En RDC, les élections sont souvent entachées de fraudes et de violences. Pour beaucoup de jeunes, la démocratie rime avec promesses non tenues, clientélisme, impunité et exclusion.
Chômage massif et précarité : la double peine
Le chômage des jeunes dépasse 30 % dans de nombreux pays africains. Les diplômés errent de petits boulots en stages non payés, tandis que les campagnes se vident au profit des villes. L’économie informelle, la migration clandestine, les réseaux sociaux deviennent des échappatoires. La politique apparaît comme un jeu verrouillé, réservé à une élite vieillissante, souvent déconnectée des réalités de la jeunesse.
- Kenya : la société civile face à la tentation autoritaire
La mort du blogueur Ojwang : un électrochoc
En juin 2025, la mort suspecte du blogueur et militant Peter Ojwang a bouleversé la jeunesse kenyane. Figure de la lutte contre la corruption et la violence policière, Ojwang a payé de sa vie son engagement pour la transparence. Sa mort, suivie de la démission du chef adjoint de la police, a déclenché une vague de manifestations, de veillées et de campagnes en ligne (#JusticeForOjwang).
Les jeunes, très présents sur les réseaux sociaux, dénoncent l’impunité, la répression des voix dissidentes et le manque de protection des journalistes et lanceurs d’alerte. La société civile réclame une réforme profonde de la police, la création d’un organe indépendant de contrôle, et la fin des arrestations arbitraires.
La démocratie kenyane à l’épreuve
Le Kenya, longtemps présenté comme un modèle de stabilité, est aujourd’hui confronté à une montée des tensions sociales : inégalités, chômage, violences communautaires. Les jeunes, qui ont massivement voté aux dernières élections, expriment une défiance croissante envers les partis traditionnels. Les mouvements citoyens, comme « Kenya ni Yetu » ou « Bunge la Mwananchi », tentent d’imposer de nouveaux modes d’action : pétitions en ligne, manifestations pacifiques, recours juridiques.

Mais le pouvoir politique reste dominé par des dynasties, des alliances ethniques et des logiques clientélistes. Beaucoup de jeunes militants finissent par s’exiler, ou se replient sur l’entrepreneuriat social, faute de croire à la possibilité d’un changement par les urnes.
- Ouganda : l’État de droit en recul, la jeunesse dans l’étau
Le retour des procès militaires pour civils : un signal d’alerte
En juin 2025, le gouvernement ougandais a réintroduit les procès militaires pour les civils, malgré l’opposition de la Cour constitutionnelle et des ONG de défense des droits humains. Cette mesure vise officiellement à lutter contre l’insécurité, mais elle est perçue comme un outil de répression contre les opposants, les journalistes, les étudiants et les militants pro-démocratie.
Les jeunes, qui avaient massivement soutenu l’opposant Bobi Wine lors de la présidentielle de 2021, se sentent trahis par la dérive autoritaire du régime. Les arrestations arbitraires, les détentions sans procès, la surveillance des réseaux sociaux et la censure des médias indépendants créent un climat de peur et de résignation.
Résister ou partir ? Les deux visages de la jeunesse ougandaise
Face à la répression, deux tendances émergent. D’un côté, une jeunesse combative, qui continue de manifester, d’organiser des campagnes de sensibilisation, de documenter les abus sur les réseaux. De l’autre, une jeunesse désabusée, tentée par l’exil, le repli sur la sphère privée ou la résignation. Les ONG, les Églises et les diasporas jouent un rôle crucial pour soutenir les jeunes militants, mais la lassitude gagne du terrain.
- RDC : entre foi, résilience et soif de justice
Floribet béatifié : un symbole pour la jeunesse congolaise
La béatification de Floribet Bwana Chui, jeune laïc assassiné pour avoir refusé de participer à un trafic de minerais, a été vécue comme un événement historique en RDC. Pour beaucoup de jeunes, il incarne le courage, l’intégrité et la résistance face à la corruption et à la violence. Les mouvements de jeunesse catholiques, les associations estudiantines et les ONG anti-corruption voient en lui un modèle, à l’heure où la RDC reste marquée par l’impunité des élites et la violence des groupes armés.
La démocratie congolaise : entre espoir et désillusion
La RDC a connu des élections chaotiques, des alternances contestées et une instabilité chronique. Les jeunes, majoritaires dans la population, sont souvent exclus des sphères de décision. Mais ils s’organisent : collectifs pour la transparence électorale, réseaux de journalistes citoyens, start-ups sociales, mouvements pour la paix. La société civile congolaise est l’une des plus dynamiques d’Afrique, mais elle se heurte à la violence, à la pauvreté et à la répression.
- Ruptures, innovations et nouveaux modèles
L’entrepreneuriat social et la tech, nouveaux terrains d’engagement
Face à la fermeture du champ politique, de nombreux jeunes africains investissent l’économie sociale, la tech et l’innovation. Au Kenya, des start-ups créent des applications pour surveiller les élections, dénoncer la corruption ou favoriser l’accès à la santé. En RDC, des jeunes entrepreneurs construisent des ponts avec la Chine, développent des projets agricoles ou éducatifs. En Ouganda, des collectifs utilisent les réseaux sociaux pour contourner la censure et mobiliser la population.
La diaspora, acteur du changement
Les diasporas africaines, très actives en Europe et en Amérique du Nord, jouent un rôle croissant dans le soutien aux mouvements citoyens, le financement de projets locaux et la diffusion de nouveaux modèles de gouvernance. Elles servent de relais pour les campagnes internationales, la formation des jeunes leaders et la médiatisation des causes oubliées.

La culture, arme de résistance
La musique, le cinéma, la littérature et les arts visuels sont des vecteurs puissants de contestation et de mobilisation. Les rappeurs ougandais, les cinéastes congolais, les blogueurs kenyans dénoncent la corruption, la violence et l’injustice, tout en proposant des récits alternatifs, porteurs d’espoir et de dignité.
- Témoignages croisés : paroles de jeunes africains
- Amina, 24 ans, Nairobi : « La démocratie, c’est plus que voter. C’est pouvoir s’exprimer sans peur. Aujourd’hui, j’ai peur pour mes amis journalistes. Mais je continue de me battre. »
- Jean-Pierre, 27 ans, Goma : « Floribet est un modèle. Il a prouvé qu’on peut résister, même seul. Je veux croire que notre génération pourra changer la RDC. »
- Sarah, 22 ans, Kampala : « Je ne crois plus aux élections. Mais je crois à la force des réseaux, à l’entraide, à l’éducation. C’est notre arme. »
- Kevin, 30 ans, diaspora à Paris : « On ne peut pas abandonner l’Afrique. Notre rôle, c’est de soutenir, de financer, de témoigner. La démocratie viendra par la jeunesse. »
- Les défis à relever pour une renaissance démocratique
Renouveler les élites, ouvrir le jeu politique
La jeunesse africaine réclame plus de place dans les partis, les institutions, les médias. Les quotas jeunes, les incubateurs politiques, les plateformes de débat citoyen sont des pistes à explorer. Mais sans réforme des systèmes électoraux, sans lutte contre la corruption et sans protection des libertés, le risque de récupération ou de déception reste élevé.
Sécuriser l’espace civique
La protection des journalistes, des blogueurs, des militants est une urgence. Les lois liberticides, la surveillance numérique, la répression des manifestations doivent être combattues par une mobilisation nationale et internationale.
Investir dans l’éducation et l’innovation
L’éducation critique, l’accès à l’information, la formation à la citoyenneté sont les clés d’une démocratie vivante. Les jeunes africains ont soif de savoir, d’outils, de modèles. Les partenariats avec les universités, les ONG, les entreprises innovantes peuvent accélérer la transformation.
Bâtir des coalitions transnationales
Les mouvements citoyens ne doivent pas rester isolés. Les échanges entre jeunes du Kenya, de l’Ouganda, de la RDC et d’ailleurs, les réseaux panafricains, les alliances avec la diaspora et les ONG internationales, sont essentiels pour peser sur les agendas politiques et médiatiques.
- Conclusion : La démocratie africaine survivra-t-elle à la désillusion des jeunes ?
La jeunesse africaine est à la croisée des chemins. Entre désenchantement et résistance, colère et invention, elle porte les espoirs d’un continent qui ne veut plus choisir entre dictature et chaos. Si les élites politiques ne répondent pas à ses attentes, si la répression l’emporte sur le dialogue, le risque est grand de voir une génération entière basculer dans la résignation, l’exil ou la radicalisation.
Mais partout, des signes de renouveau existent : dans les rues de Nairobi, les campus de Kampala, les quartiers populaires de Goma, des jeunes inventent de nouvelles formes d’engagement, de solidarité, de démocratie. Leur combat mérite d’être entendu, soutenu, relayé. Car c’est d’eux que dépendra, demain, la vitalité démocratique de l’Afrique.
