Un médecin syrien condamné à perpétuité en Allemagne pour crimes contre l’humanité : la justice universelle à l’épreuve
Le 16 juin 2025, un tribunal de Francfort a condamné à la réclusion criminelle à perpétuité un médecin syrien, Alaa Moussa, reconnu coupable de crimes contre l’humanité et d’actes de torture commis dans les geôles du régime de Bachar al-Assad. Ce verdict, salué par les ONG et les défenseurs des droits humains, marque une étape majeure dans la lutte contre l’impunité des crimes les plus graves et confirme le rôle croissant de la justice universelle en Europe. Mais il soulève aussi de nombreuses questions sur la capacité des sociétés occidentales à juger les crimes commis à l’étranger, sur la protection des victimes et sur la portée réelle de ces procès dans la reconstruction de la mémoire et de la justice en Syrie.
Un procès emblématique de la justice universelle
Alaa Moussa, arrivé en Allemagne en 2015 dans le flot des réfugiés syriens, était accusé d’avoir torturé et tué des détenus dans les hôpitaux militaires de Homs et Damas entre 2011 et 2012. Selon l’accusation, il a participé à des actes de torture systématique, notamment des brûlures, des passages à tabac, des privations de soins et au moins un homicide volontaire. Les témoignages de dizaines de victimes, de collègues et de survivants, recueillis par la police allemande et les ONG, ont permis de reconstituer un système de terreur organisé, où le médecin était à la fois soignant et bourreau.
Le procès, ouvert en janvier 2024, s’est déroulé en présence de nombreux journalistes, de représentants de la diaspora syrienne et d’organisations internationales. Il a permis de documenter, dans le détail, la chaîne de commandement, les méthodes de torture et la complicité active de certains membres du corps médical avec les services de sécurité du régime syrien.
L’Allemagne, pionnière de la justice universelle
Ce procès s’inscrit dans la lignée d’autres jugements rendus en Allemagne contre des responsables syriens accusés de crimes contre l’humanité. Depuis 2016, la justice allemande s’est saisie de plusieurs dossiers emblématiques, grâce au principe de la compétence universelle, qui permet de poursuivre les auteurs de crimes les plus graves, quel que soit le lieu où ils ont été commis, dès lors que le suspect se trouve sur le territoire national.
En février 2021, la condamnation d’un ancien colonel syrien, Anwar Raslan, à la prison à perpétuité pour tortures et meurtres dans la prison d’al-Khatib à Damas, avait déjà marqué les esprits. L’Allemagne, qui a accueilli plus d’un million de réfugiés syriens, s’est imposée comme un laboratoire de la justice internationale, en l’absence de poursuites devant la Cour pénale internationale (CPI), bloquées par le veto russe et chinois au Conseil de sécurité de l’ONU.
Les enjeux pour les victimes et la mémoire syrienne
Pour les victimes et les familles des disparus, ces procès sont à la fois une source d’espoir et de douleur. Ils permettent de briser le silence, de documenter les crimes, de nommer les responsables et d’obtenir une forme de reconnaissance officielle de leur souffrance. Mais ils ravivent aussi les traumatismes, les divisions et les peurs, notamment pour ceux qui vivent encore en Syrie ou dans les pays voisins.

Les associations syriennes en exil, comme le Centre syrien pour la justice et la responsabilité ou l’Association des survivants de la torture, saluent le courage des témoins et la détermination des juges allemands. Elles insistent sur la nécessité de poursuivre les efforts de documentation, de protéger les victimes et de préparer, à terme, une justice transitionnelle en Syrie même.
Les limites et les critiques de la justice universelle
Si la justice universelle est saluée comme un outil essentiel contre l’impunité, elle fait aussi l’objet de critiques et de débats. Certains dénoncent l’inégalité d’accès à la justice, la difficulté à rassembler des preuves, la lenteur des procédures et le risque de politisation des procès. D’autres s’interrogent sur la capacité des tribunaux européens à juger des crimes commis dans des contextes culturels, politiques et historiques très différents.
La question de la protection des témoins, de la sécurité des familles restées en Syrie et de la coopération avec les autorités locales reste posée. Les ONG appellent à une meilleure coordination internationale, à la création de tribunaux hybrides et à l’implication des sociétés civiles syriennes dans la collecte des preuves et la définition des priorités.
Un signal pour les bourreaux et pour la communauté internationale
Le verdict contre Alaa Moussa envoie un signal fort à tous les auteurs de crimes contre l’humanité : l’impunité n’est plus garantie, même en exil. Il rappelle aussi à la communauté internationale la nécessité de renforcer la lutte contre la torture, de soutenir les victimes et de préparer la justice de demain. Pour les réfugiés syriens en Europe, il est la preuve que la justice peut être rendue, même loin du pays natal, et que la mémoire des crimes ne s’efface pas.
Analyse : la justice universelle, entre idéal et réalité
La justice universelle n’est pas une panacée. Elle ne remplace pas la justice nationale, ni la justice internationale, mais elle comble un vide, dans l’attente d’une solution politique et judiciaire globale en Syrie. Elle pose la question de la responsabilité individuelle, de la réparation collective et de la mémoire des sociétés blessées.
Pour l’Europe, elle est aussi un test de cohérence : accueillir les réfugiés, protéger les victimes, mais aussi juger les bourreaux, même quand ils se cachent sous une nouvelle identité. La réussite de ces procès dépendra de la mobilisation des juges, des enquêteurs, des ONG et des communautés en exil.
Conclusion
La condamnation à perpétuité d’un médecin syrien pour crimes contre l’humanité en Allemagne est une victoire pour la justice universelle, mais aussi un rappel des défis à venir. Elle montre que l’Europe peut être un havre de justice pour les victimes, à condition de ne pas relâcher l’effort, de garantir la sécurité des témoins et de préparer, un jour, le retour de la justice en Syrie même. La lutte contre l’impunité est un combat de longue haleine, mais elle est essentielle pour la dignité des victimes et pour la paix future.
