Commémoration de l’abolition de l’esclavage : entre devoir de mémoire et instrumentalisations
Le 23 mai, la France commémore l’abolition de l’esclavage, une date symbolique qui marque l’entrée en vigueur du décret d’abolition en Martinique en 1848. Cette journée, inscrite au calendrier républicain depuis 2006, donne lieu à de nombreuses cérémonies, débats et initiatives pédagogiques à travers le pays. Mais derrière l’apparente unanimité autour du devoir de mémoire, la commémoration de l’esclavage demeure un sujet sensible, traversé par des tensions politiques, identitaires et mémorielles.
Un devoir de mémoire national et universel
La commémoration de l’abolition de l’esclavage vise d’abord à rappeler l’ampleur et la gravité de ce crime contre l’humanité, qui a marqué des générations d’hommes, de femmes et d’enfants. Elle s’inscrit dans une démarche de reconnaissance, de réparation symbolique et de transmission aux jeunes générations. Les cérémonies officielles, organisées à Paris, dans les Outre-mer et dans de nombreuses villes de France, associent élus, représentants associatifs, historiens et descendants d’esclaves.
Le président de la République, les ministres et les responsables locaux rappellent chaque année l’importance de lutter contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les formes de discriminations. Des expositions, des conférences et des actions éducatives sont organisées dans les écoles et les universités pour sensibiliser à l’histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de ses abolitions successives.

Des tensions autour de la mémoire de l’esclavage
Mais la commémoration ne va pas sans polémiques. Certains dénoncent une récupération politique de la mémoire de l’esclavage, utilisée pour justifier des revendications identitaires ou pour opposer les mémoires entre elles. D’autres estiment que la France n’en fait pas assez pour reconnaître la souffrance des descendants d’esclaves et pour réparer les injustices du passé. Les débats sur les réparations financières, la place de l’histoire coloniale dans les programmes scolaires ou la dénomination des rues et des monuments témoignent de la persistance des tensions.
Des associations militantes réclament une reconnaissance plus large du rôle des femmes esclaves, des résistances et des révoltes, ainsi qu’une meilleure prise en compte de la diversité des mémoires. Certains historiens mettent en garde contre une « victimisation » excessive, qui risquerait d’enfermer les descendants d’esclaves dans une identité douloureuse, au détriment d’une mémoire partagée et apaisée.
Instrumentalisation politique et enjeux contemporains
La mémoire de l’esclavage est aussi un enjeu politique. À l’approche des élections, certains responsables n’hésitent pas à instrumentaliser le passé pour séduire des électorats spécifiques ou pour alimenter des polémiques sur l’identité nationale. La question de la repentance, de la responsabilité de la France et des autres puissances coloniales, ou encore des liens entre passé esclavagiste et inégalités contemporaines, revient régulièrement dans le débat public.
Dans certains territoires d’Outre-mer, la commémoration prend une dimension particulière, marquée par des revendications d’autonomie, de justice sociale et de reconnaissance des spécificités locales. Les élus ultramarins rappellent que la mémoire de l’esclavage ne saurait être réduite à une journée symbolique, mais doit s’inscrire dans une politique de développement, d’éducation et de lutte contre les discriminations.

Les défis de la transmission et de l’éducation
L’un des enjeux majeurs de la commémoration reste la transmission aux jeunes générations. Malgré les efforts des enseignants et des associations, de nombreux élèves ignorent encore l’histoire de l’esclavage, de la traite et des abolitions. Les programmes scolaires ont été enrichis, mais leur application reste inégale selon les académies et les établissements.
Les initiatives pédagogiques, les concours d’éloquence, les visites de lieux de mémoire ou les rencontres avec des témoins et des chercheurs jouent un rôle essentiel pour faire vivre cette histoire et pour en tirer les leçons. La mémoire de l’esclavage, loin d’être un simple objet de commémoration, doit devenir un levier pour promouvoir l’égalité, la fraternité et le respect de la dignité humaine.
Conclusion
La commémoration de l’abolition de l’esclavage en France reste un moment fort, à la fois solennel et conflictuel. Elle rappelle la nécessité de regarder en face les pages sombres de l’histoire, de reconnaître les souffrances et les résistances, mais aussi de dépasser les instrumentalisations pour construire une mémoire partagée. Entre devoir de mémoire, enjeux politiques et défis éducatifs, la France doit continuer à faire vivre cette histoire, non pour diviser, mais pour rassembler autour des valeurs universelles de liberté, d’égalité et de fraternité.
