Golgostadt : Un mot-outil pour penser la modernité technocapitaliste et le technocapitalisme contemporain
Introduction : La fiction comme laboratoire critique de la modernité
Dans la riche saga littéraire d'anticipation Bily Coby, l'auteur Christian Sabba Wilson a conçu un univers prospectif saisissant au sein duquel la cité de Golgostadt occupe une position centrale et structurante. Dépeinte comme une immense métropole rouge de feu, de bitume et de fer, cette ville dépasse largement le simple cadre du décor romanesque ou de l'intrigue narrative. Elle fonctionne, sur le plan philosophique et sociologique, comme une représentation condensée, exacerbée et critique des tendances les plus lourdes de la modernité technologique : l'industrialisation illimitée, la technicisation intégrale des rapports sociaux, l'obsession maladive de la performance quantitative et la transformation systématique du vivant en une simple ressource économique exploitable.
L'intérêt épistémologique de Golgostadt réside précisément dans cette double nature. Elle est à la fois une création imaginaire littéraire et un instrument conceptuel de pensée. Si elle relève de la fiction narrative, elle permet de rendre immédiatement visibles des mécanismes de domination, d'aliénation et d'uniformisation qui sont déjà à l'œuvre, de manière plus diffuse mais tout aussi puissante, dans nos sociétés contemporaines. On peut ainsi la qualifier de mot-outil, c'est-à-dire une notion conceptuelle rigoureuse qui aide à identifier, à nommer et à interpréter la complexité de notre époque technocapitaliste.
L'enjeu n'est donc pas de vérifier l'existence littérale de Golgostadt sur une carte géographique, mais de mesurer à quel point nos institutions publiques, nos entreprises multinationales, nos grandes métropoles connectées et nos pratiques sociales quotidiennes intègrent des traits structurels éminemment « golgostadtiens ».
I. De la cité imaginaire au concept critique : La méthode de l'idéal-type
Golgostadt est décrite comme une cité entièrement organisée autour d'un impératif absolu et tyrannique : la productivité maximale. Son architecture monumentale, son administration bureaucratique et son fonctionnement global sont orientés vers la maximisation du rendement et l'élimination des temps morts. La ville cesse d'être un espace d'hospitalité destiné à permettre une vie commune harmonieuse ; elle mute pour devenir une gigantesque machine industrielle de production et d'extraction de valeur financière.
Cette représentation transforme radicalement la cité en un organisme purement mécanique :
- L'utilitarisme spatial : Chaque mètre carré urbain doit posséder une utilité productiviste immédiate, éliminant progressivement les espaces de gratuité, de flânerie et de contemplation.
- La quantification des activités : Chaque action humaine doit être mesurée, évaluée et convertie en indicateur de performance quantifiable.
- L'effacement de la mémoire collective : Les lieux publics d'échange cèdent la place aux flux logistiques, aux infrastructures de transport rapide et aux dispositifs de contrôle numérique omniprésents.
Dans la tradition sociologique inaugurée par Max Weber, Golgostadt peut être constituée comme un idéal-type. Ce terme méthodologique ne signifie point que cette société dystopique existe sous une forme pure dans la réalité empirique, mais désigne une construction intellectuelle qui accentue certains traits caractéristiques pour les rendre plus observables. Golgostadt radicalise ainsi les tendances technocratiques et productivistes du capitalisme avancé pour les rendre philosophiquement lisibles et critiquables.
II. La tyrannie du mesurable et l'aseptisation de l'existence
Le principe directeur de Golgostadt demeure la domination absolue du mesurable. Tout ce qui ne peut être quantifié, évalué par des algorithmes ou optimisé budgétairement perd progressivement sa légitimité existentielle. La valeur d'une activité humaine se mesure alors exclusivement à son taux de rendement et à sa contribution à la croissance globale.
Une telle logique bureaucratique et gestionnaire ne se limite pas à la sphère économique : elle colonise l'éducation, la santé publique, la recherche scientifique, la culture et l'intimité des relations personnelles :
- L'enseignant est évalué par des ratios de réussite chiffrés ;
- L'étudiant est réduit à une moyenne sélective et à un profil employable ;
- Le chercheur est quantifié par le nombre de ses publications et l'impact de ses citations (logique du publish or perish) ;
- Le travailleur devient une simple variable d'ajustement dans les bilans trimestriels.
Le danger fondamental réside dans le fait que la mesure, qui devait n'être qu'un instrument pratique d'organisation, devient la définition ultime de la valeur humaine. Tout ce qui échappe à la métrique — la beauté d'un paysage, la gratuité d'une amitié, la dignité de la souffrance, la vulnérabilité ou la profondeur de la contemplation — est relégué au rang de l'inutile, voire du déviant.
III. La technocité et l'éclipse du politique
Golgostadt incarne ce que l'on nomme une technocité, c'est-à-dire une société qui entretient l'illusion scientiste de pouvoir résoudre l'intégralité des problèmes humains, moraux et politiques par des solutions exclusivement techniques et managériales.
Dans un tel système, les conflits sociaux et les injustices structurelles sont habilement reformulés en simples problèmes techniques de gestion ou d'optimisation :
- La pauvreté devient un défaut d'efficacité des dispositifs d'insertion ;
- La crise écologique est réduite à un simple défi d'innovation technologique et de géo-ingénierie ;
- La souffrance au travail est traitée comme une insuffisance d'adaptation psychologique individuelle.
Cette traduction technique des enjeux politiques neutralise le débat citoyen. La politique, par définition, suppose une délibération éthique sur les fins : que voulons-nous préserver ? Quel type de société estimons-nous juste ? Quelles inégalités refusons-nous ? En évacuant ces questions au profit des impératifs algorithmiques, Golgostadt réalise la prophétie de la dépolitisation : les décisions ne sont plus présentées comme des choix discutables, mais comme des nécessités objectives dictées par les « lois » du marché ou de la technique.
IV. L'humain comme ressource : L'inversion kantienne et le biopouvoir
Dans l'univers implacable de Golgostadt, l'être humain est dépouillé de sa valeur intrinsèque. Il est rétrogradé au statut de simple force de travail, de profil publicitaire traçable, de consommateur captif ou de paramètre dans un processus de production automatisé.
Cette réalité télescope directement l'impératif catégorique d'Emmanuel Kant, selon lequel la dignité humaine exige que chaque personne soit toujours traitée comme une fin en soi, et jamais seulement comme un moyen. Golgostadt opère l'inversion cynique de ce principe éthique fondamental, transformant l'individu en pur levier d'optimisation.
Dans la lignée des analyses de Michel Foucault sur le biopouvoir, la vie elle-même est quadrillée, surveillée et administrée. Une cité parfaite selon les critères golgostadtiens est une ville aseptisée, rapide, propre et performante, mais moralement inhabitable. L'éradication de toute faille, de toute incertitude et de toute fragilité ne signe pas la victoire du bonheur, mais l'appauvrissement radical du vivant.

V. Le vivant contre la rentabilité : La tension symbolique entre Golgostadt et Édena
L'opposition architecturale et philosophique entre Golgostadt et Édena dans l'œuvre de Christian Sabba Wilson structure l'affrontement de deux conceptions irréconciliables de la civilisation :
- D'un côté, la cité de la maîtrise technique, de l'expansion matérielle et de la rentabilité financière ;
- De l'autre, un espace associé au respect du vivant, à la gratuité, à la sensibilité esthétique et à la préservation des équilibres naturels.
Cette opposition ne relève pas d'un angélisme anti-technologique simpliste, mais interroge la place accordée à ce qui n'est pas immédiatement productif. La forêt, l'enfance, l'art, le jeu gratuit et la mémoire ne génèrent aucun profit immédiat, mais s'avèrent vitaux pour l'équilibre de l'existence humaine. La logique de Golgostadt considère la nature comme un stock de matières premières inertes, tandis que celle d'Édena reconnaît au vivant une valeur intrinsèque irréductible.
VI. Conclusion : Golgostadt comme clé de lecture critique de notre époque
Golgostadt s'impose ainsi bien au-delà de la science-fiction comme une puissante allégorie philosophique de la modernité tardive. En conceptualisant ce mot-outil, nous disposons d'une clé de lecture rigoureuse pour analyser les dérives bureaucratiques de nos entreprises, la marchandisation de nos services publics et la standardisation de nos comportements numériques.
Penser avec Golgostadt, c'est refuser la fatalité technocratique pour réaffirmer que la technique doit demeurer un outil subordonné à l'émancipation humaine, et non le maître absolu de nos destins.
