Grand Entretien : Emmanuel Macron et sa fin de mandat chaotique. Peut-il encore se refaire ? Interview exclusive de Christian Sabba Wilson, conseiller international et thinker global, sur l'héritage politique, les failles sécuritaires et les leviers d'une
Introduction au grand entretien
À mesure que s'approche le terme de son second quinquennat, Emmanuel Macron se trouve confronté à un paysage politique morcelé, marqué par l'absence de majorité absolue à l'Assemblée nationale, une contestation sociale latente et une impopularité persistante au sein de la jeunesse. Qualifiée par certains de "chaotique", cette fin de mandat pose la question cruciale de la mémoire historique que laissera le plus jeune président de la Ve République.
Pour analyser les ressorts de cette présidence singulière, déceler ses réussites comme ses dérives, et répondre à la question de savoir s'il est encore temps pour le chef de l'État de réussir sa sortie en lançant un "grand dessein" républicain, le journal OMONDO.INFO a rencontré Christian Sabba Wilson, conseiller des grands de ce monde et analyste politique international.
Le Verbatim de l'Interview : Christian Sabba Wilson face à Omondo.info
OMONDO.INFO : Christian Sabba Wilson, bonjour. Lorsqu'on contemple la situation politique de la France en ce mois d'octobre 2026, la fin de mandat d'Emmanuel Macron semble figée dans le chaos institutionnel, la tension sécuritaire et une rupture avec la jeunesse. La question directe que tout le monde se pose est la suivante : Emmanuel Macron a-t-il déçu ?
CHRISTIAN SABBA WILSON : Bonjour. À votre question d'une apparente simplicité, la réponse honnête et nuancée exige un « oui et non ». Oui et non, car la présidence d'Emmanuel Macron ne peut se réduire à une seule tonalité.
Il y a eu, sans conteste, des réalisations audacieuses. Sur le plan économique et industriel, Emmanuel Macron a su transformer l'image de la France à l'international. L'attractivité des investissements étrangers, le soutien massif à l'écosystème des startups et de la French Tech, la réforme du marché du travail ou la relance sans complexe de la filière nucléaire civile sont des actes forts, portés par une vision claire de la compétition mondiale. De même, son impulsion sur l'autonomie stratégique européenne, moquée au début de son premier mandat, s'impose aujourd'hui comme une évidence pour toutes les capitales du continent.
Mais le « oui » de la déception s'impose dès lors que l'on observe la promesse initiale de 2017 : celle de dépasser les clivages, de régénérer la démocratie représentative et d'apaiser le pays. Sur ce terrain, le compte n'y est pas. Il y a un fossé immense entre les attentes suscitées et les réalités vécues, particulièrement par les classes moyennes inférieures et la jeunesse.

OMONDO.INFO : Où se situe, selon vous, l'erreur d'aiguillage fondamentale dans sa méthode de gouvernement ?
CHRISTIAN SABBA WILSON : Le risque majeur de sa gouvernance réside dans sa politique de sécurité intérieure et son style d'exercice du pouvoir. Il y a eu un glissement doctrinal préoccupant. Face aux crises sociales successives — des Gilets jaunes aux contestations des retraites, jusqu'aux récentes révoltes étudiantes et lycéennes —, la réponse a été quasi exclusivement sécuritaire et verticale.
Emmanuel Macron court le risque bien réel d'être perçu dans l'Histoire comme un dirigeant autocrate : un président qui ne se dédit jamais, qui refuse de reconnaître ses erreurs d'appréciation et qui demeure inflexible, même lorsqu'il faut se mettre en quatre pour négocier avec les corps intermédiaires, les syndicats ou les oppositions parlementaires. En démocratie, l'inflexibilité n'est pas une preuve de force ; elle est souvent le masque d'une solitude institutionnelle. Lorsque vous gouvernez sans majorité absolue et que vous refusez le compromis réel, la fermeté se transforme aux yeux de l'opinion en autoritarisme stérile.
OMONDO.INFO : Les violences policières et les mutilations de jeunes manifestants lors des rassemblements récents ont profondément marqué les esprits. Comment le conseiller des grands du monde que vous êtes analyse-t-il ce choc entre le pouvoir et la jeunesse ?
CHRISTIAN SABBA WILSON : C'est une faute stratégique et morale majeure. La jeunesse est le baromètre d'une nation. Lorsqu'un pouvoir en vient à gérer les mouvements lycéens et étudiants par le matraquage, le gazage ou l'usage d'armes mutilantes comme le LBD entre les mains de policiers insuffisamment formés au maintien d'ordre pacifié, il brise le lien sacré entre la jeunesse et la République.
On ne dresse pas la jeunesse, on l'écoute, on la canalise et on lui offre des perspectives. En laissant s'installer un face-à-face violent entre des élèves blessés et des forces de l'ordre épuisées et mal préparées à la désescalade, le pouvoir a créé une fracture générationnelle dont les cicatrices mettront des décennies à refermer. C'est le revers le plus sombre de ce quinquennat.
OMONDO.INFO : Emmanuel Macron peut-il encore se refaire ? Est-il trop tard pour qu'il réconcilie la France avec elle-même avant son départ de l'Élisée ?
CHRISTIAN SABBA WILSON : Il n'est jamais trop tard en politique, mais le temps presse désespérément. Pour se refaire, Emmanuel Macron doit faire preuve d'un courage qu'il n'a encore jamais déployé : le courage de l'humilité et de la rupture méthodologique.
S'il veut éviter de quitter la scène internationale et nationale par la petite porte d'une crise d'un régime à bout de souffle, il doit lancer une « Nouvelle Donne » démocratique et sociale. Il a encore la capacité de sceller un grand dessein national avant son départ.
OMONDO.INFO : En quoi consisterait concrètement ce « grand dessein » et cette « Nouvelle Donne » ?
CHRISTIAN SABBA WILSON : Cela passe par trois actes fondateurs d'ici la fin de son mandat :
- Un grand pacte national pour la jeunesse et l'éducation : Il doit réinvestir massivement dans la santé mentale des jeunes, l'autonomie financière des étudiants, la rénovation des universités et refonder complètement la doctrine du maintien de l'ordre en bannissant définitivement les armes de force intermédiaire dans les manifestations scolaires et universitaires.
- Une décentralisation de confiance et une réforme des institutions : Redonner du pouvoir d'initiative aux collectivités territoriales, instaurer une dose de proportionnelle aux élections législatives et renoncer à l'usage systématique du passage en force parlementaire pour redonner du sens au travail de l'Assemblée nationale.
- Un plan d'apaisement républicain et social : S'asseoir à la table des négociations avec l'ensemble des forces syndicales et patronales sans ordre du jour étatique préétabli, accepter de se « mettre en quatre » pour négocier un partage équitable de la valeur et de la charge fiscale face à l'inflation.
Si Emmanuel Macron prend conscience que son ultime rôle n'est plus d'imposer sa volonté personnelle mais de réparer le tissu démocratique déchiré de la France, alors oui, il pourra réconcilier la nation avec sa jeunesse et laisser une empreinte positive dans l'Histoire. Mais cela exige d'abandonner l'habit de l'impartialité absolue pour revêtir celui du rassembleur national. Le choix lui appartient, mais l'Histoire n'attendra pas.
