LES ÉLECTIONS EN ISRAËL : BENJAMIN NETANYAHOU PEUT-IL REVENIR AU PREMIER PLAN ? LA PLACE ET L'INFLUENCE DÉCISIVE DU PARTI ARABE RA'AM DE MANSOUR ABBAS
1. Le Phénix Politique Israélien : Analyse du potentiel de retour de Benjamin Netanyahou
La scène politique israélienne est caractérisée par une hyper-polarisation et une instabilité structurelle qui ont conduit le pays à enchaîner plusieurs scrutins législatifs majeurs ces dernières années. Au centre névralgique de ce paysage électoral fragmenté se dresse la figure monumentale et controversée de Benjamin Netanyahou. Surnommé « Bibi », le chef historique du Likoud détient le record absolu de longévité au poste de Premier ministre en Israël. Malgré les procès pour corruption, fraude et abus de confiance qui le visent, et en dépit des vives critiques formulées contre sa gestion des crises sécuritaires et des tensions institutionnelles, la question de son retour incontestable au sommet de l'État demeure l'axe de gravité autour duquel s'organise toute la vie politique nationale.
Le système électoral israélien repose sur une proportionnelle intégrale à un seul tour avec un seuil d'éligibilité fixé à 3,25 %. Ce mécanisme démocratique empêche presque systématiquement un parti d'obtenir la majorité absolue de 61 sièges sur les 120 que compte la Knesset, rendant la constitution de coalitions hétéroclites totalement obligatoire. Dans cet exercice de négociation permanente, Benjamin Netanyahou fait preuve d'une agilité tactique inégalée. Sa stratégie s'appuie sur la solidification d'un bloc idéologique homogène et d'une fidélité sans faille, regroupant le Likoud, les partis ultra-orthodoxes haredim (Shas et Judaïsme Unifié de la Torah) et la droite nationaliste religieux.
Pour Benjamin Netanyahou, l'enjeu des prochaines échéances électorales ne réside pas seulement dans le score brut du Likoud — qui demeure le premier parti du pays dans toutes les enquêtes d'opinion —, mais dans la capacité globale de son bloc à atteindre le chiffre magique de 61 députés. Ses opposants, rassemblés sous la bannière informelle du camp « Tout sauf Bibi », englobent un spectre allant du centre-droit libéral à la gauche séculière et aux formations arabes. Cependant, ce bloc adverse souffre d'une division idéologique profonde qui rend sa gouvernance fragile. Netanyahou exploite habilement ces failles en se présentant comme le seul dirigeant disposant de la stature internationale, de l'expérience sécuritaire et de l'autorité requises pour faire face aux menaces régionales.
Néanmoins, les obstacles qui se dressent sur la route du chef du Likoud restent colossaux. Une frange importante de l'électorat conservateur traditionnel et modéré refuse désormais de soutenir une alliance permanente avec l'extrême droite messianique ou avec les formations ultra-orthodoxes, perçues comme favorisant des exemptions d'enrôlement militaire et des politiques budgétaires sectorielles. De plus, les procédures judiciaires qui se poursuivent créent un plafond de verre électoral : chaque vote compte, et la perte de quelques dizaines de milliers de voix vers des formations de droite dissidentes peut priver le bloc Netanyahou de sa majorité républicaine.

2. Le Rôle Stratégique et Pivot du Parti Arabe Ra'am de Mansour Abbas
L'une des transformations les plus profondes, spectaculaires et inédites de la politique israélienne contemporaine est la normalisation du rôle pivot des formations politiques représentant les citoyens arabes d'Israël (qui constituent environ 20 % de la population totale du pays). Historiquement, les partis arabes s'interdisaient d'intégrer ou de soutenir formellement un gouvernement israélien, maintenant une posture de protestation et de solidarité exclusive avec la cause nationale palestinienne, tandis que les partis sionistes de gouvernement les excluaient systématiquement de leurs calculs de coalition.
Ce dogme vieux de plusieurs décennies a été brisé par Mansour Abbas, chirurgien-dentiste de formation et chef de la Liste arabe unie (Ra'am), la branche politique du Mouvement islamique sud en Israël. Adoptant une démarche d'un pragmatisme politique total, Mansour Abbas a opéré un glissement doctrinal majeur : faire primer la défense des intérêts sociaux, économiques et sécuritaires quotidiens des citoyens arabes israéliens sur le discours idéologique abstrait.
La grille de lecture de Mansour Abbas repose sur un constat de réalité : pour lutter efficacement contre la criminalité organisée qui ravage les villes arabes, pour obtenir la reconnaissance administrative des villages bédouins non reconnus dans le désert du Néguev, pour financer la rénovation des infrastructures et réduire les inégalités de logement, il est indispensable de participer directement aux arbitrages budgétaires et ministériels du pouvoir central à Jérusalem. En acceptant d'entrer dans la coalition gouvernementale de changement en 2021, Ra'am est devenu le premier parti arabe à formaliser un tel accord, obtenant des plans de développement chiffrés à plusieurs dizaines de milliards de shekels.
Dans la perspective des nouvelles élections et de la reconfiguration de la Knesset, le rôle de Mansour Abbas et de Ra'am s'annonce plus déterminant que jamais :
- Le faiseur de rois (Kingmaker) : Avec un groupe parlementaire capable d'obtenir entre 4 et 6 sièges, Ra'am représente le complément arithmétique indispensable pour permettre au bloc du centre et de la gauche de franchir le seuil des 61 sièges et de barrer la route à Benjamin Netanyahou.
- Une flexibilité de négociation assumée : Contrairement aux autres factions arabes, Mansour Abbas n'a jamais fermé la porte à des discussions pragmatiques avec Benjamin Netanyahou lui-même, déclarant que sa priorité absolue était de délivrer des résultats concrets pour ses électeurs, peu importe l'identité du Premier ministre en fonction.
- L'affrontement idéologique au sein de la rue arabe : Cette posture pragmatique suscite une opposition virulente de la part des partis arabes laïcs ou nationalistes, à l'image de la coalition Hadash-Ta'al dirigée par Ayman Odeh et Ahmad Tibi. Ces derniers accusent Mansour Abbas de brader la lutte pour les droits nationaux des Palestiniens et de cautionner la politique sécuritaire de l'État en échange de compensations financières.
3. Les Modèles de Coalition et les Scénarios d'Avenir pour la Knesset
L'issue des prochaines élections législatives en Israël dessinera le visage institutionnel et social du pays pour la prochaine décennie. La fragmentation du Parlement offre plusieurs scénarios prospectifs d'une importance géopolitique majeure :
- Le retour d'un gouvernement Netanyahou de droite pure : Si le Likoud et ses alliés ultra-orthodoxes et nationalistes atteignent 61 ou 62 sièges, Netanyahou formera un gouvernement idéologiquement très cohérent mais soumis à de très fortes pressions diplomatiques internationales et à de vives contestations internes sur les questions de justice et de laïcité.
- La reconduction d'une coalition élargie avec soutien arabe : Si le bloc d'opposition centriste parvient à bloquer la droite, il sera contraint de s'associer formellement avec Ra'am et potentiellement d'autres députés arabes pour gouverner. Ce modèle impose des compromis constants sur la gestion des budgets publics et la politique intérieure.
- L'impasse institutionnelle et l'Union Nationale : En cas d'égalité parfaite (60-60) et d'incapacité de Mansour Abbas à trancher, Israël pourrait être à nouveau plongé dans des cycles électoraux à répétition ou contraint d'envisager une grande coalition de gouvernement d'union nationale entre le Likoud et les formations du centre, qui écarterait les franges les plus radicales des deux côtés de l'échiquier politique.
En conclusion, la capacité de Benjamin Netanyahou à revenir au premier plan politique dépendra de sa maîtrise du paysage électoral national, mais aussi de l'arbitrage rendu par l'électorat arabe israélien à travers la personne de Mansour Abbas. Le pragmatisme de Ra'am a définitivement redéfini la mécanique du pouvoir en Israël.
